INTERVENTION
PR ALBERT-CLAUDE BENHAMOU
Chargé de la mission « Université Numérique Francophone »
Ministère de la Jeunesse, de l’Education Nationale et de la recherche
INTRODUCTION
J’ai choisi de vous présenter en arrière fond de mes diapositives La Tour de Babel de Patrick Mimram et j’ai utilisé les ressources des musées internationaux qui ont illustré au travers des époques et des cultures mondiales la Tour de Babel, afin de symboliser et de représenter le « babil » international de la communication sur le web, donc la problématique de la multitude des langages utilisés pour l’information, la communication et la formation en ligne, sujets qui nous préoccupent dans ce séminaire.
Cette diversité et l’hétérogénéité des contenus et des contenants engendrent naturellement la recherche et le besoin d’un nouveau langage informatique commun universel, un nouvel « espéranto » des formations en ligne et des outils pédagogiques, par le biais de normes et de standards d’indexation des contenus et des contenants.
C’est le pourquoi essentiel de la recherche à l’oeuvre dans le champ de la normalisation des technologies de la communication, de l’information et de la formation.
Cette uniformisation des langages, cette clé commune, passe par la mise au point de normes internationales reconnues pour les formations numériques et elle est évidemment nécessaire.
Mais il faut être prudent et dénoncer le danger potentiel qui peut être sous-tendu par cette normalisation nécessaire : c’est la mondialisation et la tentation d’une « unicisation » réductrice de la pensée et de la culture.
Le risque d’une tentative de capture des savoirs et d’une forme de volonté de puissance applicable sur les formations et l’éducation qui appartiendraient aux détenteurs de cette clé unique, qui a des chances d’être essentiellement une clé technologique donc économique et culturelle.
I/ L’objectif de l’Université est de représenter la complexité du monde.
Il faut permettre aux plus jeunes de s’adapter à cette complexité et leur en faire comprendre sa nécessité, tout en essayant de normaliser la forme.
Le message universitaire s’il doit pour des raisons pédagogiques simplifier le réel et le complexe doit aussi avoir pour objectif final de faire embrasser la complexité au plus profond par le public le plus large. Il faut toujours aller vers le plus complexe pour atteindre la réalité et la vérité de la science.
Et cette pensée complexe ne me parait pas aisément accessible à une segmentation via des normes du type LOM ou SCORM ; cette pensée ne parait ni sécable ni segmentable en mini-unités.
S’il n’est pas possible d’organiser cette sécabilité du fond, inversement, il est possible et absolument nécessaire de le faire pour la forme, même pour les langages les plus informels et complexes, tels ceux véhiculés par l’image et la vidéo et non plus seulement par la parole.
II/ Les outils du savoir numérique.
Nous entrons de plus dans l’ère du virtuel et de la réalité virtuelle, qui vont prendre une place de plus en plus importante dans la formation.
Le lien du virtuel et du réel est extrêmement important à considérer au plan des normes et des standards dans le cadre des besoins d’outils culturels nouveaux, adaptés à la formation via le numérique.
Même pour des disciplines très concrètes comme la chirurgie qui conduit à un contact physique essentiel via la main avec la réalité du corps, la virtualisation est indispensable pour enrichir la pratique du réel mais aussi pour enrichir le lien avec l’acte conceptuel, qui va conduire à engendrer une procédure chirurgicale intelligente.
Notre cerveau est le virtualisateur du réel.
La préparation professionnelle passera de plus en plus par la virtualisation du réel et par la simulation de la réalité via les outils de la réalité virtuelle.
Les outils technologiques mutualisés et les normes et standards mis au point pour les référencements des savoirs numériques en ligne permettront une rationalisation des usages pour l’enseignement via le numérique.
Par exemple, grâce à la télémédecine, on peut entre Paris et Madagascar ou d’autres pays lointains mieux traiter des maladies complexes. Il y a des réunions virtuelles au cours desquelles on voit des vrais malades avec des vrais problèmes soumis simultanément à une communauté réelle et virtuelle pour mieux juger et pour mieux mutualiser les savoirs et les expertises.
Il est essentiel pour enrichir le thésaurus de cas réels réexploitable à des fins d’enseignement d’indexer ces contenus de travail numérisés, qui sont la science vivante au quotidien. C’est une manière d’ introduire le réel numérisé et indexé dans le virtuel, de manière savante, complexe et en même temps repérable. Des milliards de données représenteront la réalité de la science médicale dans le monde et seront ainsi un support infiniment riche et enrichi pour les formations initiales et continues de tous les praticiens de la santé.
Ce type de formation nouvelle est donc à inventer. C’est la formation par le numérique. Le futur s’invente aujourd’hui.
L’usage du numérique va-t-il engendrer une involution d’une partie de notre néocortex au bénéfice de micro prothèses numériques externes (téléphones portables, organiseurs mobiles) voire internes (nano ou micro-chips implantables en cours de mise au point) ?
Le monde technologique secrète une forme de dépendance nouvelle nous conférant une force nouvelle mais aussi une nouvelle fragilité.
A nous d’y prendre garde et de savoir en tirer d’avance les avantages sans pour autant en subir la totalité des contraintes, des dérives et des effets pervers.
Dans la définition de la Tour de Babel donnée par Nicky de Saint Phalle, il est dit :
« La Tour de Babel représente les constructions physiques et mentales qui n’ont pas de bases solides. La Tour n’est pas seulement négative, elle donne une leçon. Les fabrications mentales complexes doivent s’écrouler. Il faut casser nos murs mentaux et y voir au travers ».
N’est-ce pas une définition et une description de la nécessité de la virtualisation, c'est-à-dire de cette nécessité d’abattre des murs de la réalité et d’y voir au travers.
De ce besoin d’y voir mieux et plus clair au travers même des systèmes complexes, de la nature, de la vie.
Il s’agit aussi d’abattre les barrières de l’incommunicabilité, de l’exclusion culturelle et de l’intolérance bien sûr !
La mutation technologique en cours générera dans le monde de l’éducation une véritable mutation culturelle, grâce à la mise au point d’outils culturels nouveaux : les outils du savoir numérique, dont il faut rendre l’accès universel.
3. Réinvestir le domaine de la pédagogie via les TIC.
L’émergence des nouvelles technologies dans l’enseignement et la formation est une chance pour réinvestir le domaine de la pédagogie. Le mariage des nouvelles technologies et des nouvelles pédagogies doit donner du sens.
A chaque fois que l’on parle de nouvelles technologies pour l’enseignement, il faut rappeler quel est le sens pédagogique profond que cet usage doit avoir : il est de mieux former les étudiants. Ce sens d’un mieux pédagogique n’est en fait supporté que par une sorte de croyance.
Il incombe à la recherche pédagogique de faire la démonstration objective que cette croyance correspond à un objectif, un savoir qui justifie les investissements de tous ordres que les TIC engendrent. Et la communauté enseignante doit prendre conscience de l’innovation en cours et mieux se préparer à une mutation vers ces nouveaux systèmes d’enseignement.
Jacques PERRIAULT dans « L’accès au savoir en ligne » explique bien cette croyance presque religieuse dans le progrès pédagogique généré par les nouveaux supports technologiques.
Si Nicky de Saint Phalle a aussi représenté le monde dominé par l’homme, il faut insister sur le fait que la mondialisation des savoirs ne doit pas signifier leur uniformisation mais une possibilité plus grande pour l’homme d’accéder grâce aux nouvelles technologies à la pluralité des mondes .
Au bout de l’Internet, il y a le monde entier et toutes les Universités du monde : un cadeau fabuleux que les nouvelles technologies offrent aux apprenants du monde.
Ceci permet de comprendre l’espoir de Michel Serres qui appelle de ses vœux pour le troisième millénaire l’avènement d’une société pédagogique mondiale, qui sera possible si l’on arrive à savoir partager et à collectiviser nos savoirs, à les capitaliser et à les expertiser tous ensemble.
4.Le droit au numérique est un nouveau droit de l’homme.
Je crois qu’il faut qu’à l’ONU on reconnaisse cette nouvelle catégorie du droit.
Il s’agit d’une étape évolutive majeure de l’humanité.
C’est le sens du combat de ma mission au ministère de la Jeunesse, de l’Education Nationale et de la Recherche pour le développement de l’Université Numérique Francophone.
Il faudra vaincre ici et là les résistances du corps social et éventuellement celles du corps professoral, qui s’y opposent dès aujourd’hui.
On ne peut pas imposer le savoir. La science n’est réductible qu’à la science, à la réalité scientifique. On ne peut pas l’aménager. Il faut vivre avec.
En tant que médecin je ne crois pas que les malades seront exclus du savoir diffusé par l’Université numérique. L’Université entrera dans la vie quotidienne des gens, et le partage des savoirs même les plus complexes est un progrès, à condition qu’une intermédiation humaine pédagogique puisse permettre à chacun de s’y retrouver.
La démocratisation de l’accès au savoir est fondamentale dans le nouveau monde de la société de l’information. L’Université numérique sera le vecteur de ces savoirs partagés.
5. L’Université Numérique Francophone
En France, notre ministère lance une réflexion pour la création d’ « Universités Numériques Thématiques nationales et francophones » afin de couvrir les besoins de l’enseignement numérique dans tous les champs disciplinaires universitaires : médecine, droit, philosophie…etc.
Parallèlement, l’organisation régionale de la gestion des environnements numériques de travail est encouragée dans le cadre de la mise en place d’ Universités Numériques Régionales.
Des écoles de formation des enseignants pour l’enseignement numérique seront également développées comme en médecine avec l’Université Médicale Virtuelle Virtuelle Francophone, l’UMVF, qui a créé un campus numérique national pour le e-learning médical.
La mutation en cours sera rendue plus facile si elle est soutenue par la hiérarchie universitaire et institutionnelle.
C’est ce que nous avons pu observer lors de la mise en place de l’UMVF qui a reçu le soutien de la Conférence des doyens et de celle des Présidents d’Universités : tous les nouveaux enseignants participeront à une formation obligatoire aux technologies de l’Information et la Communication pour l’enseignement avant leur prise de fonction universitaire.
Il faut parallèlement à l’obligation de se former, encourager et stimuler les bonnes volontés et valoriser ces formations nouvelles par l’attribution de modules diplômants européens.
Le problème résiduel sera la formation des enseignants déjà dans le circuit du travail et qui résisteront à cette évolution de leur pratique professionnelle. Il faudra bien sûr tenter de les séduire, leur montrer que c’est simple moyennant un petit effort d’adaptation gage de modernité et d’adaptation au monde en évolution et aux besoins des apprenants.
CONCLUSION
1/TECHNOLOGIES ET NORMES
Il y existe un continuum permanent entre l’évolution technologique sans cesse en mouvement dans le champ des TIC et obligatoirement avec celle des normes de standardisation des savoirs en ligne, en cours de définition avec l’AFNOR et avec l’ISO. Ces normes sont technologiquement dépendantes et elles seront obligatoirement changeantes et évolutives.
Prenons pour exemple le domaine de l’évolution technologique en cours avec l’émergence du « Grid Computing » qui se définit par la mise en réseau des maxi-calculateurs les plus puissants du monde et leur accessibilité au bout d’un portable. Il y a un programme « Grid computing et e-learning » dans le vaste programme « e-europe 2005 ». Il génèrera à coup sûr le besoin de nouvelles normes internationales.
2/ ENSEIGNEMENT PRESENTIEL ET E.LEARNING.PERSPECTIVES
Le e-learning concernera de plus en plus les étudiants présentiels et non plus seulement les étudiants à distance, pour lesquels on imaginait qu’il était une réponse moderne dans le cadre des formations ouvertes et à distance.
Les étudiants présentiels ont et auront de plus en plus des tâches à accomplir en ligne, recherche documentaire, exercices d’auto-évaluation, sur des plates-formes de e-learning. Ils sont et seront capables d’entrer en communication entre eux et avec les enseignants pour toutes sortes de suivis individuels et de groupe.
3/E.LEARNING, MARCHE DU SAVOIR ET SOLIDARITE INTERNATIONALE
Le e-learning est un non-marché ou devrait être au mieux une économie du don.
En particulier sur le plan de la solidarité avec le tiers-monde, les pays en voie de développement, il ne faut pas penser raisonnable et éthique de vendre les technologies de l’information pour l’éducation à des pays qui ont un besoin intense d’être aidés en particulier dans ce domaine.
Nous recevons des étudiants du Cambodge ou du Viêt-Nam par exemple avec les encouragements de l’AUF, à grands frais de coopération ; va-t-on leur vendre du e-learning, alors qu’ils n’ont pas de quoi se payer le minimum, à savoir un ordinateur portable et une connexion internet ?
Notre option serait plutôt celle de la promotion d’une solidarité pédagogique issue de la tradition française de l’enseignement public.
Avec des logiciels libres, il faudrait des documents libres. Une encyclopédie en ligne gratuite certes ne fait pas une formation, mais une encyclopédie accessible librement c’est déjà une documentation de base avec laquelle on peut travailler.
Il faut bien sûr pour avoir une véritable formation associer un corps professoral et un corps de tuteurs locaux, indispensables. Notre préoccupation est de savoir comment les nouvelles technologies pourront aider au quotidien les étudiants de nos universités d’abord mais également les étudiants francophones dans le monde.
Une solidarité internationale effective doit se dégager, dans le cadre d’une coopération à la française, centrée sur la qualité des échanges humains en présence et à distance et en même temps fondée sur la philosophie de la main ouverte et tendue vers ceux qui en ont le besoin.