ALPHABETISATION, DEVELOPPEMENT COMMUNAUTAIRE ET UTILISATION DES TIC DANS LA FORMATION

Amadou Tidjane DIALLO

Institut Supérieur des Sciences de l’Education (ISSEG), Conakry, République de Guinée

 

 

Le but de cet exposé est de relater une expérience de formation des formateurs d’agents d’alphabétisation et d’assistants de développement communautaire réalisée à l’ISSEG dans le cadre d’un projet expérimental appuyé par l’Institut Suisse de Pédagogie pour la Formation Professionnelle de Lugano.

Cette présentation sera articulée autour des points ci-après :

- contexte

- objectifs du projet et contenus de la formation

- déroulement de la formation

- résultats du projet

- effets du projet.

Chemin faisant, l’importance de  la communication médiatisée par ordinateur dans le travail collaboratif à distance sera mise en exergue.

I. Contexte

La République de Guinée, pays côtier situé en Afrique Occidentale, possède des potentialités, agricoles, minières, hydrauliques et touristiques énormes ainsi qu’une pluviométrie abondante. Elle couvre une superficie de 250 000 km2. Sa population est estimée à 8,5 millions d’habitants avec un taux de croissance annuel de 2,8 %.  Les jeunes de moins de 15 ans représentent 40% de la population. Cependant, la Guinée, bien que dotée généreusement par la nature, figure parmi les pays moins avancés de la planète. Plus de 40% de la population guinéenne vivent en dessous du seuil de pauvreté. Cette proportion est encore plus élevée en zone rurale. Pourtant une politique libérale est prônée depuis 1984 et le régime du Président Lansana CONTE jouit d’une stabilité remarquable dans une zone fortement secouée par  des rébellions internes au Libéria, en Sierra Léone et en Côte d’Ivoire. Le PIB par habitant est de 500 $US. Malgré des progrès quantitatifs remarquables enregistrés de 1991 à nos jours, le taux brut de scolarisation au primaire est de 72% en 2002 et le taux de chômage est très élevé parmi les nombreux diplômés des enseignements secondaire, professionnel et supérieur. La faible pertinence et la mauvaise qualité du système éducatif sont souvent citées comme responsables de cette situation déplorable. Conscient de ces réalités, le Gouvernement vient d’adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté qui constitue désormais un cadre de référence pour les interventions de ses différents partenaires au développement. Cette stratégie accorde une large place à l’éducation. Dans ce cadre, la Guinée a lancé depuis décembre 2001 un vaste Programme d’Education Pour Tous pour la période 2001-2013. En outre, elle a été élue en novembre dernier à l’initiative Procédure accélérée de l’Education de base soutenue par le G8. Cette initiative vise l’atteinte d’un taux d’achèvement du primaire de 100% en 2015 contre 41% en 2001.

Cette préoccupation pour la qualité des apprentissages des élèves projette en première ligne l’Institut Supérieur des Sciences de l’Education dans son double mandat de formation des formateurs et de recherche en éducation. L’intérêt de disposer d’une conception élargie de l’expression formation des formateurs a  été perçue dès 1996 par cet établissement. C’est pourquoi, profitant d’une commande du ministère de l’enseignement pré-universitaire relative au recyclage des ingénieurs agronomes employés dans l’enseignement secondaire, l’ISSEG a mis en œuvre un curriculum  de formation des formateurs d’agents d’alphabétisation. Cette expérience l’a mis en contact avec des nouveaux partenaires comme le Service National d’Alphabétisation, les Organisations Non Gouvernementales actives dans l’éducation des adultes. Cette incursion dans l’éducation non formelle - quoique contraire aux traditions des instituts supérieurs d’éducation de l’Afrique de l’Ouest francophone- a très vite révélé ses limites. L’alphabétisation à elle seule ne motive pas suffisamment les populations pauvres. C’est pourquoi, cet volet d’éducation des adultes mériterait d’être intégré dans un projet plus vaste de développement communautaire. Alors que le débat se poursuivait à l’ISSEG sur l’articulation entre éducation des adultes et développement communautaire, par un heureux concours de circonstances, des contacts ont été établis avec l’Institut Suisse de Pédagogie pour la Formation Professionnelle de Lugano dont l’approche de développement territorial mise en œuvre dans le cadre du Projet POSCHIAVO- région de la Suisse italienne  ainsi que le recours à la communication médiatisée par ordinateur ont été jugés pertinents pour  la formation des assistants de développement communautaire. Cette rencontre a donné naissance au projet ISSEG-ISPFP de formation en alphabétisation et développement durable avec l’utilisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication pour la formation à distance.

II. Objectifs du projet et contenus de la formation

Le projet vise à :

- développer les capacités de l’ISSEG à tirer profit des technologies de l’information et de la communication en vue de concevoir, adapter et organiser des modules de formation pour la formation des formateurs d’agents d’alphabétisation attentifs aux besoins des populations cibles (agents d’alphabétisation, membres de la communauté)

- Etablir une coopération entre l’ISSEG et l’ISPFP de Lugano en créant un réseau de circulation de l’information.

Plus spécifiquement il se fixe comme objectifs de :

1. Organiser à l’Institut Supérieur des  Sciences de l’Education de Guinée la formation à distance des formateurs d’agents d’alphabétisation et d’assistants de développement communautaire en vue d’améliorer  la qualité de la vie des populations

2. Développer la capacité de l’Institut Supérieur des Sciences de l’Education à utiliser les ressources communicatives et formatrices offertes par l’Internet pour optimiser le processus d’alphabétisation et de développement communautaire

3. Développer la capacité de l’Institut supérieur des Sciences de l’Education à se  présenter et à  présenter des projets de développement et d’alphabétisation sur le système web.

4. Créer les conditions pour la diffusion à l’ensemble du territoire de la Guinée de projets locaux de développement et d’alphabétisation

5. Organiser des réseaux de micro-projets centrés sur l’éducation au développement communautaire et à l’amélioration de la qualité de la vie

Pour réaliser ces objectifs un staff guinéen de trois formateurs permanents et de deux  formateurs associés a été constitué à l’Institut Supérieur des Sciences de l’Education de Guinée. L’Institut Suisse de Pédagogie Pour la Formation Professionnelle de Lugano a de son côté mobilisé quatre intervenants dans le projet.

Les deux institutions partenaires ont harmonisé leurs conceptions sur la notion de développement des capacités d’une institution pour retenir  les dimensions ci-après :

- renforcement de la formation du staff de l’ISSEG

- cohérence du curriculum de formation des formateurs d’agents d’alphabétisation et d’assistants de développement communautaire

- promotion du travail d’équipe au sein du staff de l’ISSEG affecté au projet et entre celui-ci et les collaborateurs de Lugano à l’aide de la communication médiatisée par ordinateur

- adaptation  des styles de leadership du directeur général de l’ISSEG et du coordonnateur guinéen du projet aux différentes phases de réalisation du projet

- dotation de l’ISSEG en ressources technologiques appropriées  et utilisation effective de celles-ci.

S’agissant de ce dernier volet, les partenaires suisses ont mis en place à l’ISSEG un système de communication par Internet à l’aide d’une antenne hertzienne pointée sur un V-SAT d’un provider privé. Par ce moyen, une demi-douzaine d’ordinateurs ont été connectés à l’Internet.

Concernant le curriculum, il a été convenu de le structurer en trois volets : éducation des adultes, initiation aux TIC et développement communautaire.

L’éducation des adultes comprenait les unités  ci-après :

- Théories sur l’alphabétisation

- Pré-alphabétisation

- Alphabétisation de base

- Post-alphabétisation

- Conception et élaboration du matériel d’alphabétisation

- Andragogie

- Evaluation en alphabétisation

- Organisation et animation de groupes

- Techniques de l’expression et de la communication

Les unités ci-dessous composaient le volet initiation aux TIC :

- Traitement de texte dans Word

- Initiation à Excel

- Pratique du courrier électronique

- Pratique des débats par Chat

Les éléments ci-après constituaient le volet Développement communautaire :

- Organisation du budget familial

- Gestion des micro-entreprises

- Elaboration de micro-projets de développement communautaire

- Organisation des coopératives villageoises

- Eléments de Santé communautaire

- Eléments de Sociologie.

III. Déroulement de la formation

En novembre 1999, l’ISSEG a recruté, sur examen de dossiers, 14 stagiaires formateurs d’agents d’alphabétisation et d’assistants de développement communautaire tous titulaires   de la deuxième partie de baccalauréat et présentés par des ONG actives dans l’éducation des adultes. Cette deuxième condition était censée faciliter l’insertion professionnelle des formés après leur certification. La formation théorique devrait durer deux ans.

La session de formation elle-même s’est déroulée à temps plein, en trois volets : un volet théorique qui permet de faire acquérir aux stagiaires formateurs des connaissances indispensables sur  l’alphabétisation, la méthodologie de l’élaboration d’un micro-projet de développement,  les notions élémentaires de gestion des micro-entreprises (gestion administrative, comptable, commerciale et économique), un volet d’initiation aux TIC et un volet pratique qui consiste à alphabétiser des membres d’une communauté bien précise, d’analyser leurs besoins, d’élaborer un micro-projet de développement répondant à l’une des priorités identifiée par la groupe  en question et d’accompagner les bénéficiaires dans sa réalisation.

La philosophie véhiculée lors de l’identification et l’exécution des micro-projets insistait sur l’impérieuse nécessité de rembourser 70 % des crédits qui leur sont consacrés afin que les projet eux-mêmes  assurent leur  pérennité  et que de nouveaux projets soient conçus et réalisés sans un apport substantiel de bailleurs de fonds étrangers. Il s’agissait de  promouvoir un modèle de développement où les communautés locales construisent leur propre expertise et se prennent en charge progressivement dans la résolution de leurs problèmes. Cette conception s’oppose souvent aux pratiques d’aide de maints bailleurs de fonds bilatéraux ou multilatéraux où des « experts » identifient les besoins des populations et les administrations des pays en développement mobilisent des fonds pour réaliser des projets coûteux dont la soutenabilité financière et organisationnelle après le retrait des ressources étrangères est loin d’être garantie.

S’agissant de l’organisation de la formation, le staff guinéen dispensait ses cours en présentiel, les collaborateurs suisses du projet intervenaient soit par des missions d’enseignement et de supervision  pédagogique dont la durée n’excédait pas dix jours soit par des échanges quotidiens par courriel avec le staff guinéen et les stagiaires.

Une fois par semaine, une réunion par chat regroupant tous les formateurs suisses et guinéens était organisée pour examiner les questions urgentes.

Il a fallu beaucoup de temps pour établir une communication efficace entre les stagiaires et le staff suisse. Une fois cet obstacle surmonté, les apprenants ont envoyé régulièrement par courriel leurs productions écrites décrivant les contenus de leurs micro-projets de développement. Ce travail à distance complété par des discussions individuelles lors des missions d’enseignement a constitué l’un des points forts de la formation.

A la fin de la session de formation théorique qui a duré 12 mois, huit micro-projets ont été rédigés par les apprenants en relation avec les préoccupations des populations qui ont été alphabétisées. L’ISPFP de Lugano a mobilisé auprès de partenaires suisses (Fondation Jakobs, Fondation Poschiavo, Rotary Club de Lugano, antenne de Conakry de la Fondation Allemande pour l’Education des Adultes ), les moyens nécessaires à l’exécution des quatre micro-projets ci-après :

▪ Le projet d’alphabétisation et d’installation d’une décortiqueuse de riz pour le groupement maraîcher de Kassonya village situé à  38 km de la capitale Conakry. Les populations de ce village ont réussi à construire par leurs propres moyens le hangar qui doit abriter une décortiqueuse de riz que livrera le projet et ont amorcé l’alphabétisation d’une cinquantaine de femmes de janvier à mai 2002.

▪ Le projet d’alphabétisation et d’installation d’un moulin pour le groupement féminin de Koba-Taboria, dans la préfecture de Boffa à 150 km de Conakry. Le moulin a été installé le 24 avril 2002.

▪ Le projet de création d’un centre de formation couture et broderie hommes-dames à Hamdallaye, quartier populaire de Conakry. Lancé en avril 2002, ce centre est équipé de 16 machines à coudre et réalise l’alphabétisation de 25 jeunes gens autour de l’activité de couture et broderie hommes et dames.

▪ Le projet ISSEG-Cyberformation pour le Développement de Bellevue, quartier de Conakry lancé le 27 avril 2002. Il se propose de mettre l’informatique et l’internet à la portée du grand public, notamment les jeunes. Il comprend une dizaine d’ordinateurs tous connectés sur l’internet.

Pour tous ces projets, les montants alloués pour l’achat du matériel doivent être remboursés à 70% selon un échéancier déterminé dans chaque projet. L’argent remboursé servira à financer d’autres projets dans d’autres localités en vue de vulgariser l’expérience du développement conscientisé et durable. Le projet devient autonome si la période d’essai est concluante. Dans le cas contraire, conformément aux contrats signés  avec les bénéficiaires, l’ISSEG se réserve le droit de reprendre ce matériel et de l’attribuer à un autre groupement d’une autre localité.

IV. Résultats du projet

Pour éviter des biais, un évaluateur externe a été recruté dès le début de l’exécution du projet avec pour mandat de faire à la fois l’évaluation du processus de réalisation des différentes activités en vue d’attirer l’attention des staffs guinéen et suisse sur les points à améliorer et l’évaluation des résultats du projet sur le développement des capacités de l’ISSEG. C’est pourquoi, les éléments partiels ci-dessous ne concernent que ce dernier aspect :

i) De nombreux membres du personnel de l’ISSEG qui n’étaient pas directement impliqués dans le projet ont profité de la connexion internet du centre pour échanger avec leurs correspondants et enrichir leurs cours en navigant sur le web. L’utilisation des services élémentaires de l’internet s’est répandue dans le corps professoral de l’ISSEG.. Cette généralisation de cet outil s’est accompagnée d’une prise de conscience des contraintes et des difficultés que suscite son usage.

ii) Le staff de l’ISSEG en contact avec les réalités des communautés a modifié sa perception du mode de création des savoirs pertinents pour résoudre certaines questions de développement à la base, mode accordant une large place aux interactions entre acteurs et partenaires. Il a, en outre, acquis une certaine expertise dans l’élaboration de micro-projets à partir de besoins exprimés localement. Ensuite, il a amélioré sa façon d’encadrer les travaux des étudiants. Enfin, il appris à collaborer à distance avec le staff suisse et pour certains formateurs de l’ISSEG à participer à des réseaux d’échanges internationaux.

iii) Huit stagiaires sur quatorze ont été certifiés à l’issue de la formation. Ils ont acquis à des niveaux satisfaisants les compétences requises pour former des agents d’alphabétisation et accompagner l’élaboration et la mise en œuvre de micro-projets de développement. Tous les 12 stagiaires ont trouvé un emploi principalement dans les ONG actives dans l’éducation des adultes où leur formation de base en informatique, en gestion et conception de micro-projets de développement est vivement appréciée.

iv) Un site web www.projetalphab-guinea.ch  présentant les objectifs du projet ISSEG-ISPFP ainsi que les quatre  micro-projets a été créé.

V. Effets du projet

Des activités génératrices de revenus  sont déployées  dans trois des quatre projets cités ci- dessus. Près d’une centaine de femmes et de jeunes ont suivi des cours d’alphabétisation de base dans la langue de leur choix (langues nationales ou française) Le centre de cyberformation de l’ISSEG attire en moyenne une trentaine de jeunes par jour, qui, pour s’initier à des logiciels de base comme Word et Excel, qui, pour naviguer ou utiliser la messagerie électronique. Le centre de ressources de Bellevue (Conakry) est devenu le bureau de liaison de l’ISSEG dont le campus principal est situé à 43 km de la capitale.

Le centre de broderie et couture a réussi à organiser un défilé de mode le 19 décembre 2002 dans l’un des plus grands hôtels de Conakry. A cette occasion, une jeune fille néo-alphabète a prononcé un discours écrit en langue française.

Cependant, les changements de comportement en matière de gestion transparente des recettes se sont avérés plus difficiles à obtenir. Par exemple à Koba-Taboria, les femmes acceptent difficilement de verser les recettes de leur groupement au compte bancaire créé à cet effet. Ce qui compromet les échéances fixées pour le remboursement du prix des équipements. La philosophie de ce type de projet devrait être partagée davantage  par les autorités locales.

En outre, les fréquents délestages de courant électrique opérés par Electricité de Guinée depuis février 2003 ont ralenti fortement les activités du centre de cyberformation de l’ISSEG.

Conclusion

La réalisation du projet ISSEG/ISPFP a montré combien une utilisation même modeste des opportunités offertes par les technologies de l’information et de la communication peut améliorer substantiellement la qualité de la formation des formateurs en favorisant des interactions riches entre apprenants et enseignants. Elle a, en outre, révélé les effets multiplicateurs gigantesques d’une telle formation.

Beaucoup de travail reste à faire pour savoir comment un tel prototype liant éducation des adultes et développement communautaire pourrait être diffusé à l’échelle du territoire du pays. 

Bibliographie

1. C. Del Don, D. Schürch, A. T. Diallo, R. Gagliardi (1998) : Alphabétisation et développement durable avec les nouvelles technologies pour la formation à distance, Lugano-Massagno-Genève

2. E. Wenger (1998) : Communities of Practice, Cambridge University Press

3. Dieter Schürch (2000) : Verso una pedagogia dello sviluppo territoriale : il caso Poschiavo in P. L. Amietta (o cura di).: I luoghi dell’apprendimento, metodi, strumenti e casi di eccellenza delle nuove formazioni, Franco Angeli, Milan.

Conakry, le 11 mars 2003